

- [Germaine Krull, autoportrait]
1897 - 1985
Germaine Krull
[Wikipédia] Germaine Krull, née le 29 novembre 1897 à Wilda-Poznań (ville polonaise alors dépendante de l’Empire allemand) et morte le 31 juillet 1985 à Wetzlar (Allemagne), est une photographe d’origine allemande, figure essentielle du mouvement de la Nouvelle Vision photographique.
Sa notoriété s’est essentiellement construite à Paris dans les années 1928 à 1931, notamment avec la publication de son portfolio Métal, reçu comme un manifeste de la Nouvelle Photographie et associé par la critique au constructivisme de László Moholy-Nagy. Engagée dans l’aventure du magazine VU, premier grand hebdomadaire illustré français, elle contribue aussi à inventer le reportage photographique moderne en compagnie notamment d’André Kertész et d’Éli Lotar. Elle a également un rôle pionnier dans le domaine du livre photographique.
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À la fin de son contrat de reporter, elle décide de rester à Bangkok où elle dirige de 1946 à 1966 l’hôtel Oriental, dont elle fait un des plus réputés d’Asie. Parallèlement, elle entreprend de photographier le patrimoine bouddhique de Thaïlande et de Birmanie. Avec André Malraux, elle fait le projet, inabouti, d’un ouvrage sur l'Asie dans la collection L’univers de formes des éditions Gallimard. En 1968, elle part en Inde, réalise Tibetans in India, livre sur les Tibétains réfugiés en Inde, et s’installe au nord de l’Inde, près de Dehradun, au sein de la communauté bouddhique de Sakya Trizin. Elle quitte l’Inde en 1983 et vit chez sœur à Wetzlar jusqu’à sa mort.
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Du fait de cette formation lacunaire « papa m’avait laissé un bel héritage de liberté mais pas de savoir », elle est refusée à l’université de Munich. Les seules possibilités qui lui restent à Munich sont une école de reliure ou le Centre d'enseignement et d'expérimentation en photographie, chimigraphie, phototypie et gravure.
C’est donc à la suite de ce choix par défaut, « non pas par goût, au contraire », que Germaine Krull intègre l’école de photographie de Munich en 1915. Elle obtient en 1917 ou 1918 un diplôme de maître photographe. Elle ouvre son premier studio de photographie à Munich, contribue à un premier livre de nus, et réalise des portraits de facture pictorialiste.
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Elle accepte un emploi de photographe à Düsseldorf, puis s’installe à Berlin où elle poursuit son engagement politique. En janvier 1921 elle se rend en Russie avec Kurt Adler (Samuel Levit), d’abord à Saint-Pétersbourg au moment de l'écrasement de la révolte des marins de Kronstadt : « Les marins de Kronstadt furent tous passés par les armes. Nous ne pouvions rien faire que rager et nous taire ».
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Berlin lui inspire ses premières photographies de rue et ses premières prises de vue de la vie moderne : « Depuis ce moment là j’ai commencé à aimer la photographie, et c’est à partir de ce moment là aussi que j’ai commencé à VOIR la rue, les choses comme l’œil les voyait, et non pas comme on pensait que ça devait être ».
Elle fréquente les dadaïstes berlinois et les expressionnistes. Introduite par Hübschmann dans un cercle d’amis néerlandais, elle se lie au futur documentariste Joris Ivens et rencontre l’écrivain anarchiste Arthur Lehning, directeur de la revue néerlandaise i10. Elle découvre dans cette revue les œuvres du photographe constructiviste László Moholy-Nagy. En 1925, elle s’établit aux Pays-Bas avec Ivens. Elle collabore aux revues i-10 et De Filmliga (nl) (créée en 1927). Lors de leurs promenades dans les ports de Rotterdam et d’Amsterdam, Ivens effectue des repérages pour son film De Brug (« Le Pont ») pendant que Krull réalise ses premières photographies de fragments d’architecture métallique. C’est un cap décisif pour la suite de son œuvre. « J’étais toujours fascinée par les fers et commençai à faire mes premières photos. C’était inattendu. Plus j’y travaillais plus je trouvais que le résultat était dans le vrai. Il fallait faire comme si j’en voyais une partie et le tout était là : une partie d’une grue qui tourne et elle est là complètement ».
C'est à Paris que Germaine Krull se fait connaître en tant qu'artiste et photographe d'avant-garde, grâce à son portfolio Métal, considéré comme l'une des plus importantes publications photographiques des années 1920.
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Ces images de structures métalliques, fragments de ponts transbordeurs ou de machineries de la tour Eiffel, aux cadrages audacieux, souvent en contre-plongée, déconnectées d’une vision réaliste, élaborent dès 1925-1926 le vocabulaire visuel de la modernité photographique. Robert Delaunay l’encourage à les faire connaître. Mais lorsqu’elle les montre à la Société française de photographie et de cinématographie, bastion du pictorialisme, elle s’entend dire qu’elle ne sait pas tenir d’aplomb son appareil photographique.
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Ses « fers » sont exposés à Paris au Premier salon indépendant de la photographie, en mai-juin 1928. Ils font ensuite l’objet d’une publication par les éditions Calavas, sous la forme d’un portfolio de 64 planches intitulé Métal, préfacé par Florent Fels, journaliste, écrivain d’art et fervent soutien de la jeune photographie. L'ouvrage a un impact immédiat dans les milieux de la Nouvelle Photographie et auprès des magazines artistiques progressistes. Il apparaît comme le manifeste du courant artistique Nouvelle Vision, dans la lignée du livre de László Moholy-Nagy Malerei. Fotografie. Film (« Peinture. Photographie. Film ») publié en 1925. Il est considéré comme l'un plus important livre photographique jamais réalisé.
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Le radicalisme de Métal demeure très singulier dans l’œuvre de Germaine Krull. Son activité de reporter-photographe pour le magazine VU l’amène à se passionner pour d’autres thématiques.
Krull dit dans son autobiographie que Lucien Vogel l’a lancée « sur tout, et même à travers les rues, les rues de Paris » où « les photos fourmillaient ». VU connaît un grand succès. Selon Krull, « il fallait présenter chaque semaine quelque chose de nouveau : les gens voulaient voir Paris comme ils ne l’avaient jamais vu, comme ils ne le connaissait pas. »
C’est à Stuttgart, du 18 mai au 7 juillet 1929, qu’a lieu l’une des manifestations majeure de la Nouvelle Photographie : Film und Foto (FiFo), qui édicte les codes de la photographie moderne en Europe. Laszlo Moholy-Nagy en est l’un des sélectionneurs pour les photographes européens. Germaine Krull y expose des photographies de la tour Eiffel, de centrales électriques mais aussi de ses reportages.
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Germaine Krull est l'artiste photographe de l'entre-deux-guerres qui a réalisé le plus de livres. L’auteure de Métal est pionnière dans le domaine du livre photographique à auteur unique ; elle continue à en publier après son départ de Paris, à Monte-Carlo, à Rio de Janeiro et en Asie.
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Avec Jacques Haumont, elle poursuit son « rêve des livres illustrés ». De leur voyage entre Paris et la côte basque naît La Route Paris-Biarritz. Alors que le texte de La route de Paris à la Méditerranée est prétexte à dresser un portrait de la France, La Route Paris-Biarritz est un véritable récit de voyage, basé sur le double témoignage de Claude Farrère et de Germaine Krull, qui légende elle-même ses 95 photographies. Publié en 1931 par la nouvelle maison d'édition créée par Jacques Haumont, La Route Paris-Biarritz est le premier livre d'un collection intitulée Voir ; deux autres sont annoncés mais ne paraissent pas.
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Mais les commandes se raréfient. Les trois photographes des débuts de VU, Krull, Lotar et Kertész, indépendants, sans studio ni agence de presse, sont exclus du développement rapide du métier de reporter. Krull vit de son stock d’images mais en tire peu de ressources.
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Elle rentre un temps à Paris, les éditions Plon lui proposant de faire un livre sur Marseille. Elle y trouve une atmosphère très tendue, les conversations de se amis tournant autour des atrocités hitlériennes et de l’antisémitisme. Le livre Marseille paraît en février 1935, avec un texte d’André Suarès, dans la même collection que Paris vu par André Kertész. Les photographies, dont celles du pont transbordeur, considérées aujourd’hui comme les plus symboliques de son œuvre, sont issues de ses reportages antérieurs. C’est son livre photographique le plus abouti, mais il paraît à un moment où elle n’a plus les mêmes perspectives pour ses activités de photographe.
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Après l’armistice du 22 juin 1940, il lui faut fuir la France. Elle ne peut se rendre aux États-Après un passage à Alger, elle accompagne le 6e Groupe d'armées des États-Unis lors du débarquement de Provence en août 1944, puis la 1re armée française jusqu'à la fin de la guerre. Lors de la campagne d'Alsace, elle participe à la libération du camp de concentration du Struthof, puis de Vaihingen (une annexe du Struthof située près de Stuttgart). Ses photographies paraissent dans l'ouvrage La Bataille d'Alsace, accompagnées d'un texte de Roger Vailland.
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Après la fin de la guerre, Germaine Krull, mal à l’aise en Europe, part via Londres pour l’Asie du Sud-Est, toujours en tant que correspondante de guerre. Elle se rend à Ceylan avec un avion de transport de troupes de l’armée britannique, et de là à Rangoun, où elle visite la grande pagode. C’est son premier contact concret avec le bouddhisme, qui « était déjà une religion qui [lui] plaisait ». Elle arrive à Saïgon, que les forces alliées viennent de reprendre aux Japonais. Sensible à la cause des Indochinois, elle publie un article dans lequel elle critique l’attitude des coloniaux français : Error in Laos. Ses prises de position l’obligeant à quitter Saïgon, elle accompagne en Malaisie puis à Jakarta des correspondants de guerre australiens.
Elle arrive à Bangkok alors que son contrat de correspondante de guerre se termine. Séduite par la Thaïlande et son potentiel touristique, qu'elle compare à celui de la Suisse, elle décide d’y rester. En 1947, elle s'associe avec cinq autres personnes (dont Phot Sarasin et Jim Thompson) pour reprendre l'hôtel Oriental, le plus ancien de Bangkok, fondé en 1879, ruiné par la guerre. Elle en accepte la direction pour trois ans mais va la conserver vingt ans et faire de l’hôtel un des plus réputés d’Asie.
Parallèlement, elle entreprend de documenter la culture bouddhique et rassemble de l’ordre de deux mille photographies de temples, statues, objets d’art de Birmanie et de Thaïlande.
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En 1968, Krull s’installe au nord de l’Inde, près de Dehradun, au sein de la communauté de Sakya Trizin. Elle a découvert à Paris la question tibétaine chez l’ambassadeur de l’Inde avec qui Malraux l’a mise en contact, et décidé de réaliser un livre sur les Tibétains réfugiés en Inde.
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En 1983, un accident vasculaire cérébral l'oblige à quitter Dehradun et à rentrer en Allemagne. Elle termine ses jours auprès de sa sœur à Wetzlar. Elle meurt le 30 juillet 1985.