
1895 - 1965
Dorothea Lange
[Wikipédia] Dorothea Lange, née Dorothea Nutzhorn le 26 mai 1895 à Hoboken dans l'État du New Jersey et morte le 11 octobre 1965 à San Francisco dans l'État de la Californie, est une des premières photographes américaines de renom. Elle travaillait exclusivement en noir et blanc et elle est une des fondatrices du documentaire photographique.
(...)
En 1902, elle contracte la poliomyélite, ce qui lui laisse des séquelles à la jambe droite toute sa vie. Entre autres désagréments consécutifs, elle ne peut plus participer à des activités physiques comme courir ou sauter avec les enfants de son âge, elle est surnommée par ses camarades de classe Limpy (« La boiteuse »), quolibet qui la blesse. Cette situation de handicap développe en elle une empathie envers les personnes fragiles, une compréhension des laissés pour compte, des outsiders.
(...)
Les cours donnés au Barnard College ne lui convenant pas, Dorothea Lange et son amie "Fronzie" préfèrent s'inscrire à la Brooklyn Training School for Teachers, tout en sachant qu'elle n'a nulle envie de devenir enseignante, mais elle ne peut dire à sa mère qu'elle a pour projet de devenir photographe professionnelle.
Pendant ses études à la Brooklyn Training School for Teachers qui finiront en 1917, elle suit des cours de photographie auprès de l'université Columbia de New York, cours dispensés par le pictorialiste Clarence Hudson White.
(...)
Pour diversifier ses pratiques de photographe, Dorothea Lange travaille pour le studio de l'épouse d'Alfred Chester Beatty, de la Cinquième Avenue . Quand la famille d'Irving Brokaw sollicite le studio pour prendre des clichés des différents membres de la famille, c'est Dorothea Lange qui y est envoyée pour faire le travail.
(...)
Plusieurs photographes américains se battent pour faire reconnaître la photographie comme un art, pour cela une cinquantaine d'entre eux dont Alfred Stieglitz, Edward Steichen, Gertrude Käsebier et Clarence Hudson White fondent le mouvement dit de la Photo-Secession, mouvement annonciateur du pictorialisme. Alfred Stieglitz fait connaître ce mouvement par des articles au sein de la revue Camera Work et en organisant des expositions dans plusieurs galeries dont celle de 1910 à l'Albright Art Gallery de Buffalo, dans l'État de New York. La réception par les critiques est bonne, le pictorialisme s'impose, un nouveau visage du pictorialisme apparaît avec Paul Strand qui influencera Dorothea Lange.
(...)
Elle devient également membre du groupe dit des "Bohemians", change sa manière de s'habiller, porte des jupes fluides, des foulards, des bijoux en argent et se coiffe d'un béret.
(...)
La plupart de ses clients sont de riches sponsors d'artistes appartenant au groupe des "Bohemians" et des membres des grandes familles de San Francisco. Régulièrement, elle sort de son studio pour se rendre dans la région de la baie de San Francisco, prendre des clichés sur le vif .
(...)
Quand elle emménage à San Francisco, elle change complètement de style, comme la série de clichés qu'elle a faite de ses amis photographes Edward Weston et Margrethe Mather, séries par lesquelles elle tente de révéler leur subjectivité, style se rapprochant de celui de Dorothea Lange. Elles entament de multiples conversations sur le sujet, mais il demeure que le style de Dorothea Lange est bien plus intimiste, ses portraits sont centrés sur le visage de la personne photographiée sans aucun décor.
(...)
En 1921, elle accompagne Maynard Dixon dans ses expéditions à travers la Sierra Nevada, l'Arizona et le Nouveau Mexique à la recherche de nouveaux croquis, ce qui lui donne l'occasion de photographier des Hopis et des Pueblos.
(...)
Le krach du 24 octobre 1929 annonciateur de la Grande Dépression de 1929 affecte le couple Dixon-Lange, leurs clients, même ceux issus de la grande bourgeoisie, ne viennent plus se faire photographier, ne commandent plus de tableaux, situation qui ne fait qu'empirer le climat conflictuel du couple.
(...)
Constance envoie également des lettres au couple Dixon-Lange, décrivant la beauté de la ville de Taos. Ils décident de s'y rendre et achètent une Ford T d'occasion. Arrivés sur place, ils louent une maison en brique. Dorothea Lange y rencontre Paul Strand, c'est le début d'une longue amitié, l'un des thèmes de leurs conversations est la différence entre les hommes et les femmes dans le monde artistique ? Ce à quoi Paul Strand est bien incapable de répondre, il n'en voit aucune.
(...)
En 1932, entre deux clients, Dorothea Lange observe par la fenêtre d'angle de son studio le défilé des sans-abris, aux visages faméliques, hébétés, traversant les rues de San Francisco ou les files de chômeurs qui attendent pour avoir une portion de soupe populaire.
Le 4 mars 1933, Franklin Delano Roosevelt, après sa victoire lors de l'élection présidentielle de novembre 1932 commence à mettre à exécution son mandat. Conformément à ses engagements il met en œuvre le New Deal, entrainant une reprise économique, des embauches et une série de mesures d'aides de l'état. À la fin du mois il établit le Civilian Conservation Corps, qui a pour mission d'engager de grands travaux.
(...)
Lors de la journée internationale des travailleurs de mai 1933, Dorothea Lange se rend au Civic Center de San Francisco pour photographier les manifestations des sans-emplois. Elle photographie plus particulièrement les slogans des banderoles. Parmi ses différents clichés, sa photographie intitulée "Street Demonstration, San Francisco" est devenue un classique de son œuvre, elle est exposée de façon permanente à la National Galery of Art. Ce cliché attire l'attention de membres du Parti communiste des États-Unis d'Amérique. Malgré leur insistance, soucieuse de son indépendance, elle refuse d'y adhérer.
(...)
En 1935, la California State Relief Administration (en) qui vient d'être créée fait appel à Paul S. Taylor comme consultant, pour élaborer des études sur la pauvreté et le chômage en Californie, il accepte mais en posant une condition, il a besoin d'un photographe et impose Dorothea Lange pour l'accompagner.
Paul Schuster Taylor et Dorothea Lange finalisent leur rapport et l'envoient à la California State Relief Administration (SERA) qui le transmet à la Federal Emergency Relief Administration (FERA). Le rapport préconise entre autres la construction de camps de réfugiés dignes de ce nom et cela dans les plus brefs délais. La FERA débloque un budget de 20 000 $ à destination de la SERA pour la construction de deux premiers camps d'urgence.
(...)
Les premières photographies prises par Dorothea Lange à destination de Roy Stryker sont celles du camp d'urgence de Marysville.
(...)
Dorothea Lange et Paul S. Taylor s'intéressent de près à la création de Federal Emergency Relief Administration (FERA) agence qui prend la succession de la Resettlement Administration, elle travaille pour la FERA à partir du mois de février 1936. Roy Stryker, directeur de la FERA, lui donne comme première mission de se rendre en Californie puis au Nouveau Mexique pour finir en Arizona pour y photographier les paysans et leurs conditions de vie, pour cela il lui alloue un budget de 600 $ pour une durée de 6 semaines.
Dorothea Lange prend de nombreux clichés montrant la différence de conditions de vie entre d'une part celles des fermiers et ouvriers agricoles et d'autre part celles de leurs riches propriétaires ; ouvriers contraints d'accepter les salaires de misère que leur accorde les propriétaires. Elle prend également des photos des enfants des journaliers qui travaillent aux côtés de leurs parents, brûlés par le soleil, les propriétaires se montrant totalement indifférents au fait qu'ils soient affamés ou malades. Pendant la période des récoltes ou des moissons, ces enfants ne peuvent suivre de façon assidue leur scolarité, le travail de tous les membres de famille de migrants sont une question de vie ou de mort.
(...)
En été 1937, la revue U.S. Camera invite Dorothea Lange à lui envoyer Migrant Mother pour illustrer son numéro spécial dédié aux photographes d'exception. Se doutant que cette demande est la première de nombreuses autres, elle demande à pouvoir les contrôler, mais malheureusement le dépôt officiel du négatif a disparu de la Bibliothèque du Congrès. N'ayant plus de droits de regards, la photographie Migrant Mother est publiée par les magazines, revues et quotidiens du monde entier, devenant par là même l'un des visages les plus représentatifs des conséquences de la Grande Dépression car selon Roy Stryker cette photo parle d'elle-même.
(...)
En février 1940, alors que la Seconde Guerre mondiale embrase l'Europe, Dorothea Lange est recrutée en tant que cheffe photographe par une agence dépendant du Département de l'Agriculture des États-Unis, le Bureau of Agricultural Economics (BAE), elle y est rémunérée 7,22 $ par jour.
(...)
En mars 1941, Dorothea Lange est avertie que la Fondation John-Simon-Guggenheim va lui décerner la Bourse Guggenheim, faisant d'elle la première femme à recevoir cette distinction, il faudra attendre 18 ans pour qu'une autre femme se voit décerner la même distinction, la photographe Helen Levitt.
(...)
À la suite de ce bombardement, le 19 avril 1942, le président Franklin D. Roosevelt signe l'Executive order 9066 permettant aux autorités militaires de prendre les décisions nécessaires pour éliminer tout risque d'espionnage, de manifestations, de complots. Le général John DeWitt qui est à la tête du Commandement de la Défense Occidentale des États-Unis déclare que toutes les personnes d'ascendance japonaise doit être évacuées de la côte ouest. Cette décision concerne 110 000 personnes dont les deux tiers sont nés sur le sol américain avec tous les droits civiques dont bénéficient les citoyens américains. Pour cela l'agence War Relocation Authority est créée à la suite de l'Executive Order 9102, agence qui organise l'internement des Nippo-Américains. Pour documenter son action la War Relocation Authority dirigée par Milton S. Eisenhower engage Dorothea Lange.
(...)
Quand Ansel Adams veut exposer ses photographies du camp de Manzanar au Museum of Modern Art, l'exposition est annulée au dernier moment, elle aura tout de même lieu en novembre 1944. il en est de même pour Dorothea Lange qui a le plus grand mal à faire publier de rares clichés. Si l'armée veut bien la publication des recueils de photographies c'est seulement à usage interne mais certainement pas pour le grand public. Le major Beasley qui travaille pour la Wartime Civil Control Administration examine tous les clichés incriminés et marque plusieurs d'entre eux "à ne pas publier", tant que la guerre n'est pas finie.
(...)
Des représentants forces armées des États-Unis se rendent dans les centres de réinstallation pour y recruter 3 500 Nikkei pour former le 442e Regimental Combat Team afin de combattre sur le front du Pacifique, puis en Afrique du Nord et en Europe. Cette unité fait partie des plus décorées.
En 1945, les symptômes de douleur, de malaises épigastriques qui se sont manifestés dès 1939 s'accentuent. Dorothea Lange souffre également de nausées et de vomissement réguliers, cela malgré un régime strict préconisé par les médecins pour combattre notamment les ulcères de l'estomac.
(...)
En 1948, au bout de trois années de convalescence, Dorothea Lange se sent prête à reprendre la photographie. Nancy Newhall la sollicite pour savoir si pourrait couvrir la réunion de la Women's international democratic federation (qui se tient à Paris. Dorothea Lange lui réplique qu'elle a du travail à faire, classer ses négatifs, mettre de l'ordre dans son studio et qu'elle n'a guère le temps à lui consacrer. Mais Nancy Newhall revient à la charge en lui disant que Berenice Abbott, Barbara Morgan et Helen Lewitt vont couvrir l'événement.
(...)
Les magazines tels que Life et Look imposent un nouveau modèle de presse où la photographie supplante l'article, ce n'est plus la photo qui illustre l'article, mais l'article qui illustre la photo. Henri Cartier-Bresson, pionnier en la matière déclare : « ce sont les magazines qui nous apportent un public et nous présentent au public, ils savent comment transmettre des histoires en images de la manière dont le photographe l'a voulu. Mais quelquefois, malheureusement, ils les déforment. Les magazines peuvent publier précisément ce que le photographe veut montrer ; mais le photographe court le risque de se laisser modeler par le goût ou les exigences des magazines. ». Le photographe Robert Frank dit « l'utilisation par Life magazine de la photographie est ce qu'on fait de meilleur ».
(...)
Le 8 octobre 1965, Dorothea Lange est hospitalisée au San Francisco French Hospital, les médecins constatent que les métastases se répandent et que sa mort est imminente. Elle meurt le 11 octobre 1965 à 4 heures 30 du matin.
