
1972
Les Crimes de la Commune
[Wikipédia] Les Crimes de la Commune sont une série de photomontages réalisés à des fins de propagande par le photographe français Ernest-Charles Appert à l'issue de la Commune de Paris, pour le compte de Thiers et du régime versaillais. Photographe parisien accrédité auprès du tribunal de la Seine, parfois cité comme l'ancêtre du bertillonnage, il photographie les communards incarcérés à Versailles et utilise ces portraits lors de photomontages. Cette pratique du photomontage engagé fait débat. En outre, ces photographies posent des enjeux en matière de pratique commerciale comme de droit d'auteur.
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Eugène-Léon Appert (né le 30 mars 1830 à Châteauroux et mort le 4 mars 1905 à Médan) et Ernest-Charles Appert (né le 10 septembre 1831 à Châteauroux et mort le 15 janvier 1890 à Paris) sont les fils naturels de la domestique Anne Appert. Ils quittent Châteauroux à une date indéterminée pour venir travailler dans la photographie à Paris. Les deux frères partagent la même initiale et fusionnent alors sous la même identité commerciale, celle d'Eugène Ernest Appert. Ils font leur apprentissage au sein de l’atelier d’Émile Defonds, membre fondateur de la Société française de photographie, avec Alphonse Bousseton, un ancien peintre de miniatures. Eugène Appert apparaît dans l'annuaire du Commerce et de l'Industrie en 1854. Il est d'abord apprenti, puis associé de Bousseton en 1862. Il fonde en 1868, en pleine crise économique, son propre atelier au 24 rue Taitbout, dans ce qui est alors le quartier des studios de photographes.
Les frères Appert se spécialisent dans la photographie portraitiste de personnalités politiques, et Ernest-Charles pratique de façon précoce le photomontage (procès de Blois en juillet 1870, traitant de différents complots contre la vie de Napoléon III, dans lesquels sont impliqués Gustave Flourens et Eugène Protot[5]).
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Durant le siège de Paris, pendant la guerre de 1870, Appert prend des clichés d'officiers français et prussiens, dans les forts des environs de Paris. L'un ou l'autre des frères travaille pour le ministère de la Justice comme expert auprès du tribunal de la Seine, en tant que photographe judiciaire, pouvant ainsi réaliser de nombreux clichés de prisonniers. Il semble prendre fait et cause, pendant la Commune de Paris, pour les « versaillais » contre les « communards ». Il effectue, pour le compte de Thiers et de son régime, un grand nombre de clichés de la répression versaillaise, à la fois sur le terrain opérationnel et dans les prisons de Versailles.
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Début 1872, Appert publie l'album Les Crimes de la Commune.
Il réalise également un photomontage de l’exécution de Louis Rossel, Pierre Bourgeoiset Théophile Ferré au camp de Satory par l'armée versaillaise.
Cependant, si les photomontages des Crimes de la Commune ont justifié la politique répressive d'Adolphe Thiers, les photomontages du prince impérial servent la propagande bonapartiste, et Appert célèbre ultérieurement les succès électoraux des républicains.
Ainsi, si pour Jean-Claude Gautrand, Appert est « le plus versaillais des photographes », pour Stéphanie Sotteau Soualle ce photographe qui entretient des liens avec l’armée, la papauté — il réalise une série de portraits du pape Léon XIII élu en 1878 — la classe politique et la presse, semble surtout « un photographe commercial qui a su traverser le Second Empire, la guerre franco-prussienne, le gouvernement de la Défense Nationale, la guerre civile et les aléas de la Troisième République et préserver l’activité de son atelier. […] Avant d’être un partisan « versaillais », bonapartiste ou républicain, c’est avant tout un professionnel opportuniste qui s’est créé un réseau de relations et qui réagit avec efficacité aux événements. », et qui fait preuve d'un « esprit d'adaptation aux circonstances politiques ».
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Appert bénéficie de liens privilégiés avec la préfecture de police. Chargé par l'autorité judiciaire de photographier la rue Haxo, où s'est déroulée lors de la semaine sanglante une exécution d'otagesdans une grande confusion, il obtient également l'autorisation de photographier les détenus des prisons de Versailles, notamment Louise Michel et Charles Lullier. Ses portraits sont, selon Jeannene Przyblyski, « des images poignantes », montrant les détenus oscillant entre la défiance et la recherche de respectabilité. Éric Fournier mentionne que « certains posent avec une fierté quelque peu résignée, sans doute en un ultime défi ».
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On considère fréquemment, dès le XIXe siècle, que « les pouvoirs publics versaillais ont aussi utilisé la photographie pour des opérations de contrôle et d’identification des communards, voire avec Gisèle Freund que si les communards se laissaient volontiers photographier devant les barricades, « ceux qui furent reconnus d'après ces images par les policiers de Thiers, furent presque tous fusillés. Ce fut la première fois dans l'histoire que la photographie servit d'indicateur de police ». Depuis le Second Empire, la photographie se légitime comme une auxiliaire de l'ordre public.
De fait, le « Missel des communards » marque un tournant dans l'usage policier de la photographie. Selon Pierre Piazza, c'est la préfecture de police qui sollicite Appert pour réaliser les portraits des communards incarcérés à Versailles.
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Pour Christian Phéline, les portraits de communards réalisés par Appert annoncent effectivement la photographie judiciaire développée par Alphonse Bertillon. En organisant une vaste campagne de prise de vue dans les prisons versaillaises, il aurait répondu à une commande de l’État destinée à recenser les « communards » et à permettre ainsi leur traque. Appert inaugure « un mode de figuration défini par sa fonctionnalité propre : les détenus sont identiquement représentés assis, devant le fond clair d’un mur ». D'une façon générale, l’histoire de la photographie suppose qu’Appert a mis au point ce genre « judiciaire » en photographiant les détenus des prisons versaillaises en 1871. En 1874, dans un « climat de réaction sociale » après l’écrasement de l’insurrection, un service photographique est créé à la préfecture de police de Paris.
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Appert exploite ensuite commercialement les portraits de prisonniers dans ses photomontages, où il met en scène les protagonistes. Les femmes photographiées individuellement dans la cour de la prison des Chantiersse retrouvent ainsi dans le photomontage Des femmes de la Commune. Pour Christine Lapostolle, il est difficile de savoir si Appert invente ou reprend une pratique déjà utilisée sous Napoléon III, voire dans d'autres pays, pratique qui restait jusqu'alors appliquée à la seule photographie artistique.
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La série des Crimes de la Commune, dont les tirages sur papier albuminésont conservés au musée Carnavalet, présente sept photomontages et une photographie — Dominicains d'Arcueil échappés au massacre — déposés sur une durée d'une année, à partir du 29 juillet 1871. Trois autres photomontages postérieurs donnent à voir le châtiment des insurgés, de l'internement — Prison des Chantiers, Versailles — à l'épilogue du 28 novembre 1871 — Exécution de Rossel, Bourgeois, Ferré dans la plaine de Satory — en passant par le jugement, Troisième conseil de guerre de Versailles.
Les photomontages, vendus en trois formats différents, de la grande planche à la carte de visite, rencontrent un certain succès jusqu'à la date de leur interdiction à l'automne 1872.
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La pratique du photomontage pose un certain nombre de questions. La technique d'Appert n’a pas d’équivalent en France à cette époque, et son souci du détail comme la qualité de la réalisation semblent d'abord témoigner d'une manipulation.
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Pour Daniel Salles, commissaire d'exposition à la Bibliothèque nationale de France, la série des Crimes de la Commune « falsifie la réalité » et relève d'une manipulation. Pour Girardin et Pirker, la démarche d'Appert demeure ambiguë, notamment parce qu'il emploie aussi des comédiens ou figurants auxquels il demande de prendre une pose étudiée — l'attitude propre au martyre de Saint Sébastienest bien reconnaissable — afin de les ajouter dans sa composition. Pour l'historien des médias Laurent Bihl également, « la série […] utilise le photomontage pour produire une image falsifiée et faire comme s'il s'agissait d'une vraie photographie témoignant des crimes" des communards ».
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Pour Christine Lapostolle, « avant d'interpréter, par exemple, les photomontages versaillais des Crimes de la Commune comme une falsification scandaleuse, il convient de s'interroger sur la perception que l'on a de la photographie en 1871, de chercher dans quelle mesure cette "tromperie" du spectateur ne relève pas plutôt d'un souci d'être encore plus conforme à la réalité que la technique de l'époque ne le permettait ».
Le statut de l'image photographique, aux yeux des contemporains, relèverait ainsi du « plus que vrai ». Le photomontage serait alors une réponse technique à l'impossibilité, pour la photographie — les temps de pose pour le collodion humide dépassent les deux minutes et interdisent tout mouvement du sujet — de révéler l'instantanéité. De la même façon, Bertrand Tillierindique que « ces représentations ne furent pas conçues comme des trucages destinés à abuser la crédulité du public », puisque le photographe ne cherche pas à dissimuler l'origine composite de son travail.
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Les photographies d'Appert se retrouvent également au cœur d'un débat judiciaire sur le droit d'auteur. Le 14 octobre 1871, Le Monde illustrépublie une série de 50 dessins représentant des communards, dont 24 copiés d'après les photographies d'Appert. Le journal n'a pas mentionné les auteurs des photographies, et ne les a pas non plus rétribués. Appert intente alors un procès au Monde illustré en 1872, réclamant 50 000 francs de dommages et intérêts. Le tribunal civil de la Seine le déboute cependant de sa demande, estimant d'une part qu'Appert avait obtenu dans une édition ultérieure du journal un erratum indiquant sa paternité pour les images (à la suite du Courrier de Paris dans le numéro du 21 octobre 1871 du journal Le Monde illustré) et qu'il n'exigeait autre chose que cela selon ses demandes de l'époque, d'autre part que la publication des dessins constituait un « moyen de publicité utile » pour le photographe, et non pas un préjudice.
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